Et pourquoi ne pas profiter de ce que l’on parle de Neil Young pour mentionner ce live au Fillmore East datant de la même
année que After The Gold Rush, et qui s’avèrera parfaitement complémentaire dans la mesure où le groupe n’interprète aucune chanson de l’album… Ce concert constitue la première parution
de la série des Performance Series Archives, délivrées régulièrement par Neil Young depuis 2006. Je vous avais parlé il y a un certain temps dans ces lignes du concert au Massey Hall de 1971, on est ici aux antipodes de l’ambiance intimiste et acoustique de ce dernier. Crazy Horse
interprète essentiellement des titres issus de Everybody Knows This Is Nowhere qui sont à chaque fois prétextes à des jams noyées de saturation bien comme on les aime. Et même si les
soli de dix minutes bourrés de feed-back ne sont pas le domaine dans lequel Neil Young excelle (quiconque a eu la chance de voir le bonhomme en concert récemment m’approuvera), il faut bien
reconnaître que ça a quelque chose d’assez jouissif quand même… Alors c’est vrai, on est assez loin du raffinement de CSN&Y – écouter les backing vocals assez désopilantes de "Winterlong" et
"Down by The River" – mais on assiste à des envolées parfois géniales. Un bon moment de rock bien rêche.
A l’heure où le grand Neil sort ce qui doit être son 34ème album solo, Fork in the Road, tout en
continuant à éditer patiemment les performances live de ses jeunes années, pourquoi ne pas revenir un instant sur un des piliers de la prolixe œuvre Youngienne ? Allez, suivez moi… 1970, donc,
soit un an après le déjà fabuleux Everybody Knows This Is Nowhere, Neil Young regroupe à nouveau son fidèle Crazy Horse pour sortir After the Gold Rush. S’adjoignant également
pour l’occasion la voix de son compère Stephen Stills, oui, le S de CSN&Y, Neil Young se permet de mélanger allègrement les styles, sautant des ambiances acoustiques et des harmonies vocales
à la CSN aux jams endiablées dégoulinantes de décibels, emmenées par la puissance électrique de Crazy Horse, quand il ne mixe pas tout simplement les deux dans un même titre. Et le résultat de ce
grand écart périlleux est assez miraculeux : grâce à ces titres de génie que le Loner trimballe en permanence dans sa musette, After the Gold Rush va vite devenir une inépuisable mine de
titres live pour le groupe, et un des tous meilleurs albums de la décennie 70’s pour Neil Young. Une collection de ballades folk irréprochables, dont la nostalgie prend à contrepied un certain
idéalisme béat hippie : "Tell Me Why" en parfaite introduction, suivi du fragile "After The Gold Rush", et surtout l’éternel "Don’t Let It Bring You Down", le genre de titre qu’on ne peut
composer qu’une fois dans sa vie… Et entre ces classiques parmi les classiques, de vrais démonstrations de force de Crazy Horse, avec ce son si particulier, qui n’hésite pas à faire péter les
guitares crunchy par-dessus le piano de Jack Nitzsche (en bons nihilistes, dirais-je, hum…) dans le militant "Southern Man" ou "When You Dance, You Can Really Love". Des ambiances du Sud, sans
pour autant être sudistes, parfois fortement marquées par The Band ("Only Love Can Break Your Heart", Cripple Creek Ferry"), bref, tout ça est bon comme un bon Western mélancolique, pour un peu
on croirait presque apercevoir l’ami Neil se balançant nonchalamment sur son rocking chair, sous le porche de son Ranch adoré. Et si After The Gold Rush s’inscrit bien sûr au milieu de
la sainte trilogie du début des 70’s entre Everybody Knows This Is Nowhere et Harvest, il reste celui qui emporte ma préférence, plus riche et abouti que son prédécesseur et
moins lisse en terme de production que son petit frère…
Rares sont les groupes de rock qui ont su se préserver des gimmicks kitsch en traversant les 80’s, décennie
maudite entre toutes pour les petits enfants de Chuck Berry. C’est vrai, quoi ! Mis à part les bulldozers rock n’rollesques qui continuaient à surfer sur la vaguer des années 70 (AC/DC,
Slade…), la New Wave of British Heavy Metal émergeante et quelques inclassables barrés et jamais à une incongruité près (Talking Heads, XTC…), la mode était aux couleurs dégueulis, aux
tatatoums synthétiques et aux productions toutes plus atroces les unes que les autres. Et puis chez certains, on peut quand même trouver en grattant cette croute purulente de production de
mauvais goût de sacrément bons moments de musique (The Smiths, Violent Femmes, certains bouts des Cure…). Mais s’il y a un disque qui, à lui seul, mérite que l’on réhabilite les années 80, c’est
bien le Darklands de The Jesus & Mary Chain. Deux ans après la révélation Psychcandy, les Ecossais pondent en effet l’album de rock 80’s (oxymore) parfait. Alors pourquoi
Darklands ? Eh bien, puisque l’on a souvent comparé J&MC au Velvet Underground, Darklands est un peu à Psychocandy ce que le troisième opus du Velvet (chroniqué
récemment dans ces lignes) est à son grand frère White Light / White Heat. Un recueil de titres pop tordus, calmes et désespérés, en réponse à un album précédent qui s’apparente plus à
un furieux bruit blanc de saturation. Deuxième album de la bande des frères Reid, Darklands est donc moins violent, moins froid et synthétique que son ainé, moins audible aujourd’hui.
Ici, si les échos dans le son de batterie rappellent immanquablement que nous sommes en 1987, tout le reste nous transporte dans cette dimension intemporelle et vibrante de bonnes guitares
commune à ce que le rock a connu de meilleur depuis sa genèse. Les arpèges de "Darklands" ou "Deep One Perfect Morning" qui se muent en murs d’accords à la fois violents et subtils, pour créer
des chansons pop aigres-douces parfaites. Les refrains catchy des hits immédiats "Happy When It Rains" ou "April Skies". L’immortel "Nine Million Rainy Days", ou encore "On The Wall", parfaites
chansons de désespoir. Pourtant, l’album dans son ensemble prend des teintes d’un rayon de soleil après l’averse, avec ses mélodies mi-enjouées mi-plombantes. Un album taillé pour Glasgow. Taillé
pour d’ennuyeuses après-midi pluvieuses d’avril. Et surtout un point d’ancrage incontestable pour le renouveau du rock dans cette décennie difficile, et qui va affecter durablement les groupes
qui suivront (la vague shoegazing en particulier dont My Bloody Valentine raflera tous les honneurs…). Encore aujourd’hui, on réalise facilement à l’écoute des opus suivants de J&MC
(Automatic, Honey’s Dead) à quoi des groupes comme les excellents Black Rebel Motorcycle Club ont été nourris… Darklands ? La preuve par dix que le rock a continué
à exister entre 1979 et l’instant où les Pixies l’ont réinventé en 1989. Incroyable, non?
Il faut reconnaître que devenir un bon groupe pop, ça doit quand même être une sacrée galère. Autant n’importe
quel boutonneux avec deux trois phalanges intactes et une coordination neuromusculaire pas trop foireuse peut aisément faire tourner un riff à trois notes que d’aucuns trouveront génial, nerveux,
novateur (pourvu de trouver les trois bonne notes et dans le bon ordre), autant l’ambitieux musicos peut passer des heures à façonner des arpèges et travailler des harmonies vocales pour finir
par pondre une bouillasse jugée insipide aux oreilles du plus grand nombre. Oui, il est toujours plus facile de conchier les honnêtes bricoleurs de mélodies pop, qui fort souvent se plantent, que
de relativiser le talent des souillons prétendument géniaux qui torchent 8 titres saturés et disparaissent corps et âmes avec les dollars. Et c’est aussi ça le rock n’ roll. Seulement voilà,
comme il y a une justice, The Coral existe. The Coral, c’est la pop avec la classe. C’est les petits gars insolents qui viennent relever les compteurs à l’heure où Oasis se ringardise, ou plus
personne ne sait ce que c’est que Blur et où la pop c’est la musique qu’écoute ta sœur. Alignant depuis 2002 des albums jamais très loin de la perfection, le quintette de Hoylake s’impose
d’entrée de jeu avec ce premier album éponyme remarquable. Remarquable car il évite tous les pièges habituels des albums pop : répétitions, recherche effrénée du refrain catchy au détriment
de l’inventivité, remplissage, ballades larmoyantes, son monotone, j’en passe et des pires… qui ont affecté les meilleurs des Stereophonics à Belle & Sebastian. Non, The Coral
fourmille de petites innovations, crépite, varie les rythmes, les styles, les ambiances, les instruments, le tout avec un talent égal. On y entend de drôles de chansons de marins ("Shadows
Fall"), des envolées pop parfaites ("Dreaming Of You", "Goodbye") des vrilles psychédéliques qui tournent au dub ("Calendars & Clocks"), des ralentis nonchalants sans jamais être ennuyeux ("I
Remember When", "Waiting For The Heartaches"), le tout servi par une voix comme on voudrait en entendre plus souvent, qui enjolive les morceaux au même titre que les autres instruments en
rentrant dans les ambiances (écouter "Simon Diamond", ou comment ressusciter Syd Barrett en 2 minutes 30)… Et comme si ce n’était pas suffisant, les petits gars osent avec succès les harmonies
vocales (les trois voix du menaçant "Spanish Main" qui ouvre l’album), ne conçoivent pas un titre sans une rupture rythmique et ignorent les lignes de basse binaires. De la vraie pop british,
classe comme un vieux pub verni de noir, fraîche comme une pinte d’ale sous un timide soleil d’avril. C’est bien simple, The Coral, c’est comme si les Kinks revenaient pondre un Village
Green à raison de un par an, de vrais façonneurs de mélodies (à l’instar des très bon I Am Kloot, la voix horripilante en moins). Alors, même si l’on n’a plus trop de nouvelles d’eux depuis
l’excellent Roots & Echoes en date de 2007, The Coral fait définitivement partie de ces groupes qui auront sauvé la pop. Merci.
Bon d’accord, je l’admets, c’est un peu de mauvaise foi de faire figurer cet album dans ma liste des incontournables, en lieu et place de l’indispensable
Peel Slowly & See (ou comme on voudra bien l’appeler). Mais pas totalement. D’abord parce que l’album à la banane toxique souffre à mon goût des incursions de Nico sur les
platebandes de Lou Reed. Eh ouais. Autant les productions solo de la grande dame sont de petits chefs d’œuvre, le glacial Marble Index en premier lieu, autant quand elle déboule avec sa voix de
walkyrie sur All Tomorrow’s Parties, on ne sait plus trop où on est. C’est comme si l’agacement de Lou Reed était tangible, lui qui veut comme il se doit pondre un disque noir, reflet de sa
personnalité déviante, et qui se retrouve affublé de la nana du patron à qui il doit céder le micro et qui rend l’ensemble un peu trop tragicomique à son goût. Alors voilà, je vous parle de ce
troisième album éponyme du Velvet Underground. Nico s’est fait lourder, puis c’est au tour de John Cale, éminence grise musicale de la bande. On n’est pas loin de l’ultime Loaded, point
d’ancrage de la carrière solo de Lou Reed. On n’est pas loin non plus de la débâcle finale, oui, le Velvet sans Lou Reed et avec une équipe complète de remplaçants… Si le propos de cet album
semble plus apaisé, il n’en est pas moins malsain que les précédents opus. Absolument dépourvu de hits, c’est un enchaînement de ballades planantes noyées dans de vilaines volutes opiacées
("Candy Says", "Jesus", "Pale Blue Eyes"), parsemé de saillies rock typiquement Loureediennes ("What Goes On", "Beginning To See The Light"). Mais attention, on a beau être en 1969, le Velvet est
déjà à des années lumières de Woodstock, du Flower Power et des trips d’acide. Lou Reed interprète plus que jamais son rôle de misfit New-Yorkais ingérable qui crache son venin sur tout ce qui
passe à sa portée, et transforme le temps d’une chanson tous ceux qui l’écoutent en junkies transsexuels allongés dans le caniveau, en pleine crise de manque. Déverse son poison dans des chansons
en forme de vieilles seringues, évoquant dans des textes obscurs le mal être permanent, le sexe dans ses détours les plus étranges, les brumes des montées et la panique des descentes d’héroïne,
le tout dans une parodie d’album pop au vitriol (noter les cœurs naïfs de Moe Tucker en décalage complet avec la voix décavée de Lou Reed). On se remémore à l’écoute de ces titres angoissants
(parmi lesquels l’extraordinaire "The Murder Mystery" avec ses deux voix en stéréo) les entretiens surréalistes entre Lester Bangs et un Lou Reed avachi, incarnation suprême de la subversion sur
tous les plans, patiemment occupé à détruire ce qu’il lui reste d’âme à grands coups de speed et de scotch :
« … une lampée de scotch est si petite qu’il faut la protéger comme si c’était un enfant ou je ne sais pas quoi. Je bois constamment. » « Et quel effet ça a sur ton système nerveux ? » me suis-je enquis « Ca le détruit ! », a-t-il répondu, rayonnant.
Et si le meilleur résumé de cet album était dans les paroles de Some Kinda Love : « Like a dirty French novel, Combines the absurd with the vulgar ». Et
c’est surtout ça le Velvet, un délice sombre et poisseux.
Tout d’abord, chers amis, tous mes vœux pour cette nouvelle année… Mais attention, je vous avertis d’emblée : pas d’année 2009 réussie sans l’acquisition immédiate de ce chatoyant coffret
de quatre disques sobrement intitulé Nuggets II : Original Artyfacts from the British Empire and Beyond, qui tient précisément du joyau. Les habitués auront bien entendu compris que
cette compilation s’inscrit dans la lignée du Nuggets premier du nom (Original Artyfacts from the First Psychedelic Era) compilé en son temps par Lenny Kaye, le guitariste très geek du Patti
Smith Group. Du Garage donc, ou du bon son Mod ou Psychedelia ou Freakbeat ou tout autre terme utilisé pompeusement pour désigner les mélodies juvéniles d’une décennie 60’s où les groupes à
guitares et orgue Hammond fleurissaient comme une vilaine acné sur les joues d’un adolescent liverpudlien au mois d’avril. Sauf que contrairement à la compilation originelle qui se focalisait sur
la scène américaine, ce deuxième objet s’intéresse au versant british de l’affaire, sans que ce soit restrictif puisque c’est tout le Commonwealth qui est représenté ici, et plus encore avec
d’obscurs groupes d’Espagne, des Pays-Bas, ou encore d’Uruguay ou du Pérou (!). Bref, quatre disques bourrés raz-la-gueule de tubes en puissance, avec un son parfois improbable, mais interprétés
avec une inventivité et un enthousiasme aussi évident que communicatif. On croise bien sûr dans le lot quelques pointures (Pretty Things, Small Faces, Van Morrison…), qui ne sont pas franchement
les plus jouissifs, tant les innombrables oubliés bricolent des titres de génie. Il y a de tout. Des sous-Beatles frustrés, des parodies des Stones ou des Who vachement plus énervés. Des
pseudo-Kinks ayant manifestement avalé trop d’acide. Des copieurs plus ou moins bien inspirés et compétents. Voire des incompétents notoires qui par un coup de bol pondent une chanson
démentielle. En tous les cas, rien ou presque n’est à jeter. On fait des constats étonnants : les Open-Mind auraient manifestement pu être de bon Stooges ; les Mockingbirds sont indéniablement
des orfèvres en matière de tubes pop ; les Easybeats ont eux aussi contribué à inventer le Punk; The Move est définitivement un groupe perché ; "All Night Stand" de The Thoughts est une très
grande chanson ; The Slaves dépote autant que The Monks… 109 titres et presque autant de groupes, de quoi plonger quelques heures en plein cœur des sixties, époque bénie où toutes les mélodies
font mouche, où les garages vibrent de rébellion électrique, où les concerts débordent d’énergie sexuelle, où les costards se portent brillants, si possible avec une bonne grosse tignasse qui
tombe sur les yeux. De quoi rendre bien-tristoune l’ère post-Woodstock aux productions si bien léchées. Pour ne rien gâcher, le coffret comprend en plus de tous ces trésors un livret bien fourni
avec témoignages, bio rapide de tous les groupes, le tout accompagné de photos kitsch à souhait… Le bonheur, quoi. Vous l’avez compris, si vous ne pouvez pas l’acheter, volez-le !
Aujourd’hui, apprenons à pourrir nos fêtes de fin d’années en compagnie de Earth… Eh oui, on sait ce que c’est,
Noël approche, les rues se parent de guirlandes chatoyantes, les magasins ne désemplissent pas, partout des haut-parleurs diffusent des chansons de circonstance, pleines de grelots et de chœurs
enfantins. Et vous, ça vous les brise violent tout ça. Alors, on ne saurait trop vous recommander en rentrant chez vous une petite dose de l’album Hex ; Or Printing in the Infernal
Method, histoire de se relaxer dans ce rude contexte. Ce petit bijou paru en 2005 est en effet un concentré de noirceur anxiogène salvateur. Il faut dire qu’Earth a un sacré passif dans le
domaine. Déjà OVNI au moment de sa formation en pleine explosion grunge, le groupe propulsait un espèce de Metal lourdissime, ralentissant les riffs jusqu’à ce qu’il n’en reste plus au final
qu’un amas d’électricité compact et vrombissant – écouter leurs deux premiers opus jouissifs et déroutants parus chez Sub Pop. Au milieu de ces délires soniques, on trouvait quelques chansons
assez fantastiques tant par leurs titres que musicalement ("Tibetan Quaaludes", "Teeth Of Lions Rule The Divine"…), avec une vilaine tendance et plonger l’auditeur dans un état de dépression
profonde accompagnée de troubles paranoïaques. De la Downer Music, de la vraie. Rajoutez à ça que le cerveau du groupe, le riant Dylan Carlson est l’individu qui, selon la rumeur, a eu la bonne
idée d’offrir un fusil à pompe à un Kurt Cobain qu’on imagine au sommet de sa forme morale début 1994, et vous pouvez vous imaginer à quoi peut ressembler la music de Earth. Bref, après quelques
années d’errance, Carlson et ses sbires revinrent avec ce fantastique Hex (…), qui dégage toujours une ambiance aussi primesautière, et c’est peu de le dire. Comme à son habitude, Earth
a opté pour le tout instrumental, mais a baissé la saturation et s’est emparé de quelques instruments traditionnels (banjo, trombone, percus…), plantant 45 minutes durant un décor de Western
vaudou et complètement déglingué. Mais impossible de parler de ce disque sans mentionner aussi le livret qui l’accompagne et fait partie intégrante de l’œuvre : une dizaine de pages de
photos sépia d’un autre siècle pour le moins angoissantes, portraits de personnages aux regards vides, paysages désolés, fosses communes… Plus qu’un disque, cet album est un objet maléfique, un
de ces artefacts maudits et fascinants qu’il ne faut surtout pas posséder. C’est trois quart d’heure d’angoisse mal définie, de vague cauchemar, comme un vent glacial sur un sommet dégarni des
Appalaches, et vous, vous êtes là, dans cette vieille baraque grinçante, mais si, vous savez, celle qui a été construite au dessus du vieux cimetière indien. Neuf titres trainants avec des
moments de grâce absolue dans l’inquiétude ("The Felon Wind"). On ressort de cette expérience un peu sonné, on replace ce diamant noir dans son écrin que l’on cache dans un coin de sa
discothèque, tremblant, sachant pertinemment qu’il reviendra nous hanter sous peu. Vous allez adorer les chants de Noël…
Mes amis, je me sacrifie pour vous. Eh oui, j’ai beau ne pas être un champion de la régularité dans la publication
de mes articles, mais quand même! Tenir un blog c’est un sacerdoce, qui nécessite un minimum de rigueur morale. Donc je m’y colle. Pourtant j’ai eu une journée de merde. Bref, en rentrant du
boulot, vanné, je me sens soudain remplit du devoir de vous parler du dernier opus d’AC/DC. C'est-à-dire aussi, que, fidèle à mes habitudes, je me fane une nouvelle fois l’album en même temps que
j’écris cette chronique. Et écouter Black Ice entre boulot et dodo sans passer par la case kro, c’est comme se taper une potée au chou en plein mois d’août aux Maldives. Une mauvaise
potée au chou en plus, hein, parce qu’autant le dire tout de suite ce cru est loin d’être exceptionnel. Pourtant, personne n’attend plus grand chose d’énorme de la part de la bande des frères
Young depuis Flick Off The Switch, malgré quelques sauvetages ponctuels grâce au don des Australiens pour les riffs ravageurs (notamment sur The Razor’s Edge,
Ballbreaker et avec le virage Stiff Upper Lip). Mais là non. Il y a pourtant souvent de la bonne volonté sur ce disque. Phil Rudd et Cliff Williams font ce qu’ils savent faire
le mieux : balancer sans faiblir le tapis de boogie habituel ("War Machine"). Brian Johnson est toujours en voix, et les frangins ont bossé quelques riffs et soli tranchants en hommage au bon
vieux Back In Black ("Rock n’ Roll Train", "Spoiling For A Fight"). Il y a même un vrai effort pour faire du neuf : la slide (excellente) de "Stormy May Day", les saillies pop honorables
("Big Jack"), ou vaguement craignos ("Rock n’ Roll Dream"), qui hissent péniblement Black Ice au niveau d’un Ballbreaker. Mais ce qui déçoit vraiment (outre le dramatique
"Anything Goes", sorte de sous-bornintheUSA du pauvre qui mérite dors et déjà la palme de la pire chanson du groupe), ce sont les titres mid-tempo qui parsèment l’album et sentent un brin la
routine ("Smash n’ Grab", "Wheels", "Money Made"), les solos-juste-parce-qu’il-faut-en-caser-un qui surgissent à 3 minutes, les titres qui stoppent net à 4’30. Hum… Dommage qu’après un effort
comme Stiff Upper Lip, qui renouait avec les ambiances de gros blues chères à feu Bon Scott, le groupe se compromette à nouveau dans le rock pour stades avec des hymnes un peu trop bien
calibrés pour être honnêtes. Bon, cela dit, les ancêtres ont encore des dents et une solide paire de roupettes accrochée au fond du pantalon moulant. Et on est finalement tenté d’être indulgent,
tant il est évident qu’ils sauront transformer en live les titres les plus crapuleux de ce Black Ice en machines de guerre imparables, ce qui est déjà énorme.
Oui, j’ai péché par orgueuil. J’ai longtemps réfléchi à cette idée cynique de Guic’ du Rock n’ Roll Hall Of Shame, ne sachant désespérément pas quoi y caser… En réalité, j’avais
bien trop de choses à y caser, justement, mais mon esprit refusait d’en avoir honte. Enfin si, en fait, il en avait tellement honte que leur diffusion était à proscrire. Et puis bon, quelques
verres de mauvais rouge dans le pif et Deezer m’ont convaincu qu’il était temps de faire mon coming out. Revenons donc un peu en arrière… 1999, j’ai 16 ans. Oui, les contemporains de Lou Reed
sont déjà en train de se marrer. Ils ont raison les bougres. Quelle idée d’avoir 16 ans en 1999 ?! Au printemps de cette fort chiante année j’achètai un T-Shirt Decathlon que je souillai de
peinture à maquette (oui, car avant de devenir un chroniqueur rock amateur asocial, je construisais patiemment des miniatures de ces engins volants qui en mirent plein la gueule aux petits
Vietnamiens, Afghans et autres minorités revêches, on ne se refait pas, quoi…), bref je le souillai d’un approximatif A anarchiste noir, histoire d’épater les filles du lycée.qui n’en avaient
strictement rien à branler (rappelons nous qu’on est en 1999 – Oh le looser !). Et à cette époque où j’arbore fièrement le blason nihiliste, j’écoute sur le Disc-man d’un pote (toute une
époque), l’album phare de NOFX qu’est So Long & Thanks For All The Shoes. Autant dire l’album qui est unanimement jugé pourrave et commercial par l’intelligentsia
Punk-Rock-A-Roulettes de cette fin de XXème siècle. Et autant dire que ces gens n’ont pas lu beaucoup d’autres choses des Mangas. Bref, je chie la honte en vous révélant qu’encore aujourd’hui, le
riff de "It’s My Job To Keep Punk Rock Elite" me saisit encore à l’échine, que ces compositions (Whaaa, le grand mot) Ska-Pop-Punk de 2 minutes 30 au plus me mettent de bonne humeur pour la
journée. A-t-on fait plus concis que "Monosyllabic Girl" et "Murder The Government" depuis les Ramones ? Je pense pouvoir dire que non, car justement NOFX, c’est les Ramones des 90’s.
Dispensables, moches, assez ridicules dans leur pose de marxistes-léninistes bouffeurs de burgers végétariens (pour le coup à l’opposé d’un Johnny Ramone délicieusement réac’). Et pourtant
tellement en phase… De la musique grasse qui trompe l’ennui d’un monde et d’une société dépolarisés. Un truc qui rappelle qu’à 16 ans en 1999 on se fait chier comme un rat mort, qu’on ne refera
pas le monde et qu’on boit de la bière pour se prouver à tort qu’on est un peu différent. Alors autant sauter en l’air sur la reprise chewing-gum des Champs Elysées d’un autre génie qui aurait pu
figurer à mon Hall Of Shame. Eh ! Le prof de bio est absent, on a un trou entre 4 et 5, on va s’acheter un pack de dix ? Eh ben 9 ans plus tard, je dirais encore oui…
Cet album fait partie des rescapés de l’abandon, arrivé presque par hasard dans mon escarcelle après une écoute
assez enthousiaste dans une FNAC des plus classiques : un trentenaire lunetteux arborant le boléro vert-et-jaune-moutarde de la maison bardé de badges "Punx Not Dead" rangeait
consciencieusement la discographie des Talking Heads dans le bac Metal après avoir abruptement déclaré à un jeune boutonneux aux long cheveux gras qu’il n’avait aucune référence sous le nom
"Pussy Mowners From Outer Space", tandis que deux petites skateuses planquées sous une masse de dreadlocks perlées partageaient leur casque à l’écoute du dernier brûlot de NOFX. Rien ne
prédisposait à la découverte d’un petit bijou. Juste une bonne impression, un son de guitare qui claque, deux ou trois riffs qui accrochent. Hop, 14,99€ c’est dans la poche, et retour à la
maison. Et puis voilà, deux ans passent, et cette galette est toujours aussi séduisante. Elle revient même de plus en plus souvent dans le lecteur. Et mérite donc que j’en dise un mot dans ces
lignes. Archie Bronson Outfit est un combo anglais de Wiltshire (non, je ne sais pas non plus où c’est), déjà responsable d’un album en date de 2005 (Fur), qui propulsait un mélange
délicieux de Rock urgent et de Blues toxique dans nos esgourdes. Mais, bon, à l’heure où j’achetai leur dernier opus, Derdang Derdang, ils n’étaient rien d’autre que de sinistres
inconnus. Mais des inconnus qui ne partageaient avec le justicier moustachu pas que leur patronyme (Bronson, suivez, un peu, quoi…), mais aussi ses méthodes expéditives. Derdang Derdang
est un condensé de Rock menaçant envoyé à un rythme effréné, sous la houlette d’un inquiétant chanteur qui déclame son texte comme un dangereux psychotique. ABO annonce la couleur d’entrée de jeu
avec "Fat Cherry Lips", riff entêtant et rythmique tribale – voire vaudou – et on est envahi par la désagréable impression que quelqu’un est en train de mettre chacun de nos nerfs du bras gauche
à vif et d’y planter de fines épingles préalablement trempées dans de la soude avant de les remuer l’une après l’autre. Euh, le panard, quoi. Le titre d’ouverture enchaîne à un rythme de
cavalcade forcenée, avec un son de guitare impeccable, genre Beggars Banquet en plus crade, et le refrain perd carrément les pédales sur "Kink". La suite est à l’avenant : "Dart For
My Sweetheart" est une montée en puissance démentielle avec des chœurs complètement incongrus mais bizarrement géniaux, "Dead Funny" le truc qui passerait dans toutes les discothèques le samedi
soir si les Stooges avaient gagné la guerre (Oui, c’est du plagiat de H.S. Thompson). Vous connaissiez le Blues atmosphérique ? Inutile de vous rendre dans un Buddha Bar pour bouffer du
soja, ABO vous offre Cuckoo, 4 minutes 10 secondes de survol des champs de coton à 20 000 mètres. J’ai du mal à continuer, la suite de l’album est dans la même veine parfaitement flinguée,
violente et hypnotique ("Jab Jab", "Rituals"…). Si on peut penser à tort à Franz Ferdinand en écoutant cette voie décavée et hautaine toute britannique, ce qu’offre l’Archie Bronson Outfit est
tout différent. Du Rock à guitares brûlant et déglingué. Espérons qu’ils ne soient pas morts depuis.